La nécessité de peindre

C’était à Champrosait dans cette belle maison qu’on peut encore voir dans la forêt de Sénart ; Delacroix s’écriait en ouvrant la fenêtre un matin de juin :

" Il n’y a rien à peindre ".

L’entrelacé continu des branches et des feuilles, ce tissage végétal, signe de la compétition des éléments vivants à la recherche de la lumière, constitue l’une des plus belles provocations de la nature visible pour le peintre devant une beauté évidente et indéfinie.
Là ou n’apparaît ni dessin ni contraste l’artiste des surfaces colorées se demande si le sentiment qu’il éprouve peut s’exprimer à l’aide des moyen dont il dispose.
Il en vient à penser que la ressemblance s’applique à plusieurs analyses.
Reconnaître dans l’oeuvre d’art les objets visibles est une preuve de conformité, mais en montrer les causes ne s’en écarte pas. Un bateau flottant illustre une particularité du réel, mais l’énoncé d’Archimède en témoigne aussi. Quel est le plus ressemblant ?
Quel moment de l’histoire d’un phénomène convient le mieux pour sa représentation picturale ? Quel niveau d’analyse faut-il adopter?
C’est la question que se pose Vinci, le problème que se pose Delacroix et voilà que Veronica von Degenfeld l’aborde de front.

L’abstraction n’est pas au pouvoir de l’artiste,
quelque gribouillage informe qu’il produise - il se trouvera toujours quelqu’un pour voir ce que ça représente - la signification est aussi le produit du regard de l’autre.

Entre Paul Klee et Fra Angelico l’émerveillement s’épure en renonçant à la " citation ", s’enrichit de la complexité des causes,
trouve dans la partition de la surface matière à s’exprimer.


Si ces choses, dites " l’imitation " ( l’imitation de Jésus Christ ),
étaient raisonnables, elles cesseraient d’être ineffables.
Les réseaux entrecroisés de l’univers des jardins présentent un caractère avec l’eau-delà de tout : ils résistent à toute description.
La voie que l’on trouvera pour le signifier doit ressembler à celle des mystiques - Ste Thérèse est son professeur de peinture et elle a bien raison - Veronica cherche la beauté comme on cherche Dieu :
" à tâtons ". Elle tâtonne avec de l’outremer et découvre que c’était le ciel découpé par les feuilles.

Partant de là, le peintre des jardin invente un ordre artificiel dont elle donne les règles auxquelles elle s’empressera de se soumettre.
Elle sait bien que ce qu’elle croit ordonner est le reflet de l’organisation de son être et qu’elle rend ainsi hommage à son créateur.
Elle choisit comme modèle les lois de l’observation et conclut à la nécessité de la série causale. L’artiste en inventant sa propre règle (comme on dit des fondateurs d’ordres monastiques) se soumet à
l’ordre de son Créateur.
Plus il est libre, plus il est fidèle - le réalisme est à la peinture ce que les citations sont au texte - il faut choisir : reproduire ou inventer un mécanisme calqué sur l’ordre des choses. Le talent dans tout cela est comparable au corps étranger qui provoque dans le coquillage ce kyste merveilleux: une perle.
Le talent est cette douleur féconde pour l’artiste : de ne pas rassasier son oeil de ce qu’il voit.
Au jeu des équivalences, la peinture de Veronica me rappelle la musique de Messiaen. On sait que de vrais chants d’oiseaux se mêlent à l’artifice des instruments dans cette oeuvre si haute qu’elle
n’interrompt pas la prière de celui qui l’écoute. Peut-être un jour, à force de nécessité, y aura-t-il de vrais pétales de fleurs dans un tableau de Veronica von Degenfeld.

Philippe Lejeune